L'âme de fond

 

Le passé est un terreau sur lequel pousse le présent et fleuri l’avenir…

Les yeux entrouverts, il distinguait à peine la figure fantomatique qui se dessinait en face de lui. Seuls ses mouvements saccadés permettaient de le différencier du reste du paysage. D’immenses arbres centenaires l’entouraient de leur splendeur séculaire. Des fougères rampantes, aux plantes grimpantes, de la terre jusqu’au ciel, toutes vies semblaient se fondre dans un brouillard fantasmagorique. L’ombre se mouvait, s’avançant petit à petit vers Thomas. Il restait là, adossé à son arbre, l’arbre qui, disait-il, l’avait choisi. Il restait prostré entre un sentiment de terreur profonde, de curiosité maladive et d’une confiance totale envers le chêne sur lequel se trouvait son dos. Une partie de lui-même était à quelque mètre de l’étrange figure, l’autre s’était depuis longtemps déjà détaché de son corps. L’ombre continuait de s’approcher de Thomas, centimètre par centimètre. Le jeune homme distinguait bien mieux se qui lui semblait être à présent son propre reflet qui glissait par-dessus les larges racines qui tapissaient le sol de la forêt. Le double continuait d’avancer, se rapprochant de plus en plus de Thomas. Cela semblait durer des heures. Il ne bougeait plus, ne respirait plus. Seul le clignement régulier de ses paupières indiquait qu’il était encore en vie. Lorsque le reflet atteignit Thomas, ses yeux s’ouvrir brusquement et le double disparut instantanément.Thomas se releva, fit quelques pas, puis s’évanouit, tombant et s’enfonçant dans le limon qui recouvrait la forêt.


Le soleil, du haut de son zénith automnal, éclairait une petite clairière perdu en plein coeur de la forêt de Mervent. Thomas avait toujours été émerveillé par la beauté de ce bois ancestral et par les légendes qui y courraient. Farfadet, fée et autres créatures faisaient partie intégrante du folklore vendéen. Certain disait même avoir déjà aperçut Mélusine flotter et virevolter entre chênes et châtaigner. Thomas n’y croyait pas vraiment, peut être était-il trop terre à terre pour cela. Il aurait néanmoins bien aimé y croire, pouvoir admettre une part d’imaginaire, d’irrationalité. Il avait cette fâcheuse tendance à vouloir tout expliquer, à donner un sens à chaque événement qui se produisait. Cela le rassurait en quelque sorte, il n’y avait nul part une part de mystère. Mais un monde sans surprise et un monde bien triste. L’esprit humain a besoin de vagabonder, de pouvoir s’étendre aussi loin qu’il le désir. Thomas commençait à le sentir, il se morfondait de plus en plus, se posait de plus en plus de question sur le sens de la vie, sur son intérêt. Il restait néanmoins heureux de vivre et était émerveillé par la beauté la vie. Quant à son âme, elle essayait désespérément de sortir des carcans qu’il s’était fixé. C’est pour cette raison que Thomas était venu ce jour là, dans cette forêt. Il était temps de libérer son esprit qui sentait le renfermé et il savait exactement quoi faire pour l’aérer.


Thomas mit plusieurs heures à traverser la forêt et atteindre la clairière qu’il avait repérée. Il en fit le tour et finit par s’y allonger en plein milieu. Il n’avait pas choisi cet endroit au hasard. Tout autour de lui poussaient de petits Psilocybe semilanceata, ces champignons hallucinogènes qui avaient attiré l’attention d’Albert Hoffmann. Thomas n’avait qu’à tendre le bras pour les ramasser. Il n’en avait jamais prit auparavant mais il avait lu plusieurs ouvrages à ce sujet. Cependant, une expérience chamanique ne peut s’appréhender que par la pratique. Thomas commença sa consommation de psychotrope. Il voyait ces champignons comme des petites clefs qui, une à une, déverrouilleraient les cadenas qui cloisonnaient son âme, pour enfin ouvrir les portes de la perception. Son repas mystique dura ainsi plus de deux heures.

Les trente premières minutes, il ne se passa rien de remarquable. Son corps absorbait les substances, les digérait, les diffusait. Il y avait un temps nécessaire  avant que l’âme ne réagisse. Ce n’est qu’au dixième champignon que Thomas commença à sentir son corps s’alléger, comme s’il était plongé dans une piscine. Au  quinzième, il senti son corps vibrer et avait le sentiment d’être massé de l’intérieur par des millions de minuscules mains. Il avait l’impression que son corps était composé de coton. Il se roula un joint. Sous ses doigts, il pouvait sentir les moindres petites fibres qui parcouraient le cannabis. Ceux-ci glissaient sous la feuille. Il sentait le vent lui caresser la nuque, les brins d’herbes au travers ses habiles. Il entendait le bruissement de la forêt sous l’effet de la brise. Il pouvait distinguer une variation prodigieuse de couleur et de contraste. Jamais il n’avait sentit la nature aussi forte, aussi présente. Il alluma sa cigarette de cannabis et en avala une pleine bouffé. Il senti alors la fumée descendre le long de sa trachée, remplir ses poumons et chacune de ses alvéoles, et remonter jusqu’à son cerveau pour enfin envahir chaque parcelle de son corps. Au Vingtième champignon, la nature toute entière dansait autour de lui dans un mouvement statique. Il voyait le monde comme au travers d’un gigantesque kaléidoscope. Il se mit en tailleur pour mieux savourer cet instant. Son regard se porta alors sur une fleur où butinait une abeille. Il s’en approcha davantage jusqu’à pouvoir distinguer l’insecte absorber le nectar. L’abeille ne semblait pas dérangée et Thomas avait l’impression d’être en phase avec la nature, d’être en total osmose. Lorsque l’insecte s’envola, Thomas le suivit. Il prit avec lui cinq autres champignons et partit en direction de la forêt.


A peine eu t-il quitté la clairière que Thomas perdu l’abeille de vue. Il sortit alors de sa poche une des cinq dernières clefs magiques et la mâcha longuement. Il commençait à apprécier ce goût qui dans un premier lui paraissait amer. Tout d’un coup, il aperçût bouger du coin de l’oeil un petit homme aux oreilles pointu. Il s’approcha alors de la zone où il avait perçut ce mouvement mais il n’y avait à cet endroit qu’une pierre avec deux légers pics de chaque coté. Juste à coté de ce farfadet lithomorphique Thomas admira un immense chêne qui semblait vouloir l’accueillir à branche déployé. Il s’assit alors sur une de ses racines et appuya son dos contre le tronc. Il prit un autre champignon qu’il savoura davantage que le précédent. Il aimait sentir les substances glisser le long de son oesophage. Il s’imaginait suivre les molécules dans tout leur processus : le mâchage, la digestion, la diffusion au travers les artères, l’entrée dans le cerveau. Arrivé au terminus, son esprit sembla se libérer et des pensées lui survinrent -tout n’est qu’artifice- sans qu’il puisse savoir d’où elles provenaient. Il resta ainsi assit, consommant régulièrement ces trois derniers champignons et profitant de chaque odeurs, chaque couleurs, chaque sensations que pouvait lui offrir la forêt. Arrivé au dernier champignon, Thomas se sentait léger, son corps n’avait plus aucun masse à offrir au sol. Il ferma alors les yeux un bref instant.


Lorsqu’il les rouvrit il ne reconnaissait absolument pas l’endroit où il se trouvait. Les arbres avaient laissé la place à une immense plaine Comment avait-il pu se déplacer aussi loin dans une forêt, les yeux fermé et dans un laps de temps aussi cours ? Il avait beau se sentir léger, son corps se serait tout de même heurter contre les arbres qui jaillissaient aléatoirement. A moins que les quelques secondes où il croyait avoir fermé les yeux étaient en faites minutes. Le temps lui semblait être étranger –sans corps le temps n’existe pas- et cela était nouveau pour Thomas. Ou alors il avait oublié toute une parcelle de sa mémoire –la mémoire est comme le temps- . Mais Thomas n’était déjà plus intéressé par ces questions. Son esprit fusait à toute allure. Une pensée en chassait une autre avant même qu’il ne puisse la comprendre. Il dut faire un effort de concentration pour réfléchir à quel endroit il se trouvait –c’est la plaine de mon enfance-. Malgré ses efforts et son impression de reconnaitre les lieux il était incapable de se souvenir, de reconnaître quoi que se soit dans ce paysage grandiose –c’est la plaine de mon enfance-. Il n’y avait rien sur cette vaste plaine. Aucunes âmes qui vivent. Pas un arbre ne poussait ici – qu’est devenu le chêne de ma jeunesse ?-

Tout d’un coup jaillit du néant un magnifique chêne. Sur son flanc quatre branches alignées formaient une sorte d’escalier jusqu’à son sommet. Thomas attrapa la première d’entre elles et se hissa jusqu’à la cime de l’arbre. De là-haut il pu contempler un paysage de campagne qui lui était familier. Il y avait une trentaine de maisons autour de lui, formant un petit hameau. Au fond de celui-ci, il y avait une ferme et autour de cette ferme il y avait des champs. Il y voyait courir un enfant qui ne devait pas avoir plus de neuf ou dix ans. Plus loin, caché derrière un buisson, un autre enfant d’à peu prêt le même âge fumait une cigarette légère sans vraiment l’apprécier. En baissant son regard Thomas vu deux enfants fabriquer des arcs et des lances à l’aide de morceaux de bois, de cartons et de cordelettes. Ils s’amusaient à envoyer leurs projectiles le plus loin possible, sans viser quoi que ce soit de précis. Thomas entendait des poules caqueter au loin. Il sentait l’odeur du fumier. Il ressentait le calme et la sérénité qui régnait ici. Soudain il perçut des ricanements parvenir des champs entourant la ferme. Deux enfants riaient en montrant du doigt celui qui tout à l’heure courait dans ce même prés. Thomas sentit sa tête tourner –je le savais-, il bascula en arrière – ce n’est pas une raison-, et se rapprocha à grande vitesse du sol –boum-. Il mit un certain temps à rouvrir les yeux, il ne voulait plus voir cet arbre –le passé peut être douloureux-. Après un certain temps d’hésitation Thomas souleva ses paupières.


Il était sur le bord de la route et tenait dans sa main droite une pancarte sur laquelle y était inscrit « ailleurs » –ou nulle part -. Thomas portait un lourd sac sur son dos. Il marchait à reculons pour pouvoir voir les voitures arriver sur lui et était incapable d’aller de l’avant –je ne peux pas voir-. Après de longues minutes infructueuses, une voiture s’arrêta enfin. Thomas déposa son sac dans le coffre et s’assis à l’avant. Le conducteur s’excusa de l’absence de ceinture. Elle avait été coupé suite à un accident dû à la défaillance de ses freins –je n’ai pas peur-. Il se rendait d’ailleurs chez le garagiste pour les faire réparer –tout ce qui arrive doit arriver- Thomas voyait le paysage défiler au travers sa fenêtre entrouverte. Il était comme hypnotisé –ce n’est pas le but qui compte- Le conducteur lui parlait mais il ne lui répondait que par bride de mots –mais le processus-. Thomas voulait avancer à pied, ne plus se faire transporter mais il n’arrivait pas à demander au chauffeur de s’arrêter –il faut qu’il s’arrête-. La voiture continua son chemin jusqu’à ce que -ARRÊTE-TOI !!! - elle s’immoblise enfin sur le bas-côté. Thomas sortit calmement du véhicule, récupéra son sac et remercia le conducteur ! Il abandonna sa pancarte dans la voiture. –il en aura davantage besoin- et marcha droit devant lui, les yeux porté sur son avenir. Il empruntait des chemins sans raisons précises, autres que celle d’avancer. Se laissait guider comme porté par son instinct –suis-je d’autant plus libre ?- Lorsqu’il se mit à pleuvoir, il prit un sentier qui menait en forêt. Au bout de celui-ci, buta sur un buisson qui obstruait le passage. En bas, une petite trouée menait de l’autre coté. Thomas se mit à quatre pattes pour traverser.

 

Lorsqu’il passa la tête au travers du buisson, une forte lumière l’aveugla. Il laissa ses yeux s’habituer. Lorsque son iris eu suffisamment rétrécis il pu découvrir une maison en bois  planté au milieu d’une clairière qui lui était familière. Il continua alors de ramper hors du buisson, se releva et s’étira. Thomas fit le tour de la clairière. Il y avait un potager aux légumes et fruits extraordinaires –on sait qu’un fruit est mûr l’instant d’avant qu’il ne tombe-. Il y avait des cochons, des poules, des chèvres et d’autres animaux qui broutaient en semi-liberté. Un puits était situé juste à coté d’une petite éolienne. Thomas s’approcha de l’entrée de la maison. La porte était entrouverte et il n’eut qu’à la pousser pour rentrer. Sur les murs étaient accrochées les photos de deux enfants. Un garçon de dix ans et une petite fille de cinq ans. Juste à coté, figurait le portrait d’une magnifique femme aux cheveux bruns et aux yeux verts –le bonheur est aussi simple- Il y avait accroché au dessus de la cheminée une planche de bois sur laquelle était gravé « L’important n’est pas de changer les choses… ». Le reste de la phrase était masqué par un rideau –…mais de tout faire pour-. Thomas aperçût par la fenêtre un enfant courir vers la forêt –c’est la clairière de son enfance-. Il sorti prestement de la maison et poursuivit l’enfant –je dois savoir-. Juste au moment où celui-ci plongea dans la forêt il l’attrapa par l’épaule et le fit se retourner –juste pour savoir-. Thomas continua de s’aventurer dans le bois. Il savait maintenant exactement où aller. Il arriva face à vieux chêne majestueux. Adossé à celui-ci, il y avait un homme. Il ne pouvait le reconnaitre à cette distance mais savait parfaitement qui il était. Il s’approchait petit à petit, centimètre par centimètre –je ne dois pas avoir peur-. Plus Thomas se rapprochait et mieux il distinguait l’homme. Malgré sa barbe et ces débuts de rides il le reconnaissait –je me reconnaitrais-. Thomas s’approchait toujours progressivement. L’homme quant à lui ne bougeait plus, ne respirait plus. Seul le clignement régulier de ses paupières indiquait qu’il était encore en vie. Thomas arriva enfin à sa hauteur –juste une question- il approcha sa main de son épaule –à la fin, tout finira bien- et la lui posa dessus.


Lorsqu’il se réveilla, il était allongé sur le limon qui recouvrait le sol de la forêt. Il ne savait pas si ce qu’il avait vécu était réel ou non mais cette question n’avait plus d’importance, il était soulagé. Thomas savait à présent qu’il n’avait pas de soucis à se faire –si ce n’est pas bien, ce n’est pas la fin

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